Construire la civilisation de l’Amour

Magnifica humanitas

Je continue à partager avec vous quelques extraits de la lettre encyclique Magnifica humanitas où le pape Léon nous invite à collaborer à l’édification de la civilisation de l’Amour.

La civilisation de l’amour à l’ère numérique

  1. Lorsque saint Paul VI introduisit l’expression “civilisation de l’amour”, [177]le monde était marqué par la Guerre froide, la course aux armements et de forts déséquilibres économiques. Dans ce contexte, l’Église proposait une voie alternative à l’opposition idéologique entre les systèmes, en imaginant un ordre social où justice et charité s’entremêlent et où l’amour devient le principe d’organisation de la vie économique, politique et culturelle. Aujourd’hui, nous devons retrouver avec force cette vision : la civilisation de l’amour n’est pas une utopie naïve, mais un projet exigeant. Elle consiste à traduire la charité en structures de justice, à donner une forme institutionnelle à la fraternité et à considérer l’autre – qu’il s’agisse d’une personne ou d’un peuple – comme un allié nécessaire à la construction du bien commun. Comme nous l’a rappelé l’Encyclique Fratelli tutti, seul cet amour social, capable de devenir culture et norme, peut engendrer un ordre international stable, transformant la cohabitation d’une simple coexistence armée en une communauté de destin. [178]
  2. Aujourd’hui, dans le contexte de la révolution numérique, cette intuition s’avère encore plus déterminante. Les réseaux numériques, l’économie mondialisée et le développement de l’IA créent des liens de plus en plus étroits, reliant en temps réel les décisions prises en un lieu aux effets qu’elles produisent ailleurs. Les paroles du Concile Vatican IIsur l’interdépendance croissante entre les peuples restent donc d’actualité : le bien commun revêt de plus en plus une dimension universelle, avec des droits et des devoirs qui concernent l’ensemble de la famille humaine. [179]Le projet de la civilisation de l’amour assume ici la tâche décisive de transformer cette interdépendance subie en une solidarité voulue et choisie. C’est le critère qui doit orienter les processus technologiques : il ne suffit pas que l’IA nous rende plus efficaces ou plus connectés, elle doit servir à édifier cette famille humaine universelle, avec des droits et des devoirs partagés, où la proximité numérique devient une occasion réelle de rencontre et de sollicitude réciproque.

Construire la civilisation de l’amour

  1. La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom. Cette manière de décrire la réalité que nous vivons peut paraître sombre ou pessimiste, mais je pense qu’il s’agit d’une dénonciation nécessaire. La perspective chrétienne ne se limite toutefois pas à dénoncer le mal. Nous croyons en la force du Royaume, qui se développe à partir de la petitesse d’un grain de sénevé, comme une semence qui, une fois semée, germe et grandit (cf. Mc4, 26-32). Alors que le bruit de la confusion nous entoure, le bien grandit silencieusement de la terre. Comme le dit le prophète : « Voici que je vais faire une chose nouvelle : déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Is43, 19).
  2. Une lecture attentive de l’histoire le confirme. Même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de persévérer dans le bien : des personnes protégeant les plus fragiles et ouvrant des voies de réconciliation. La mémoire des saints et des justes, des artisans de paix souvent oubliés, montre que la grâce n’élimine pas le conflit par un geste magique, mais engendre une résistance active contre le mal et une créativité surprenante dans le bien. Les chrétiens voient les ténèbres et les appellent par leur nom, mais ils ne restent pas immobiles à les contempler : ils connaissent la lumière et savent que les ténèbres ne l’ont pas accueillie et ne peuvent la vaincre (cf. Jn1, 5). C’est pourquoi ils servent le bien là même où la souffrance semble avoir le dernier mot, soutenus par une espérance théologale qui donne à la réalité un horizon et une direction.

Tous nous pouvons apporter notre contribution

  1. Cependant, arrivé à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n’avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention).
  2. Un écrivain catholique du XX esiècle, John Ronald Reuel Tolkien, a décrit ainsi notre responsabilité par la bouche de l’un des protagonistes d’un roman : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver ». [187]La civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation.

Relancer le dialogue

  1. Pour bâtir la civilisation de l’amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Le dialogue fait partie intégrante de la vie humaine et ne concerne pas uniquement les relations entre États. Il s’agit d’acquérir une attitude permettant de tisser des liens de fraternité fondés sur l’écoute, des regards sincères, du temps donné, voire même du temps perdu ensemble. Car il devient beaucoup plus difficile ne serait-ce que d’imaginer la guerre si nous faisons l’expérience d’une rencontre authentique avec l’autre, celui qui est différent, l’étranger, le migrant. Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager à la réaliser dans nos relations et dans la société.

 

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